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[5][4]Ecriture autobiographique
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ECRITURE AUTOBIOGRAPHIQUE

 

Quelques précisions et questions s’imposent sur cette appellation générique et hautement suspecte à juste titre d’écriture autobiographique.
La première, je m’interroge sur un certain nombre de points à propos de cette pratique, assez galvaudée à l’heure actuelle.

Je ne me suis pas vraiment posée de questions durant des années tant que mon travail restait confidentiel, confiné dans mon environnement quotidien et obsessionnel. Il me semblait « naturel » de procéder ainsi. Je m’en expliquerai plus loin.

Et un jour en écoutant une émission de radio qui parlait de littérature, j’entendis une très jeune écrivaine dire : « L’autofiction est le produit de l’ennui bourgeois ». Et elle s’explique. J’avoue que j’adhérais instinctivement à son analyse et me suis sentie à postériori perturbée par ma posture. Etais-je moi aussi tombée dans l’ennui « petit-bourgeois » ? Je défens à priori les bienfaits de l’ennui que je considère très fécond, mais …la valeur bourgeoise. Même s’il faut être bourgeois (l’autre alternative c’est être pauvre) pour s’ennuyer, je l’admets volontiers. Un des signes ostentatoire de richesse matérielle n’était-il pas à l’époque de la noblesse le désœuvrement, ne rien faire ? Valeur reprise plus tard par la bourgeoisie effectivement, mais avec une valeur supplémentaire, le mérite.
Les autres, ceux qui sont (étaient ?) des adeptes de l’ennui, il me semble, furent les philosophes. Les vagabonds de préférence…Mais pratiquaient-ils l’autofiction ? Je ne serai pas très loin de le penser, si on considère le questionnement et l’introspection comme proches ?

Depuis Proust, les écrivains auraient trouvé dans l’autofiction, le récit autobiographique, une manne à exploiter. On se pique d’une introspection intime, on y cherche les évènements douloureux, érotiques, provocants et on les assène au lecteur-voyeur qui s’en régalera avec dégoût. Peu de ces ouvrages font sens, peu de ces ouvrages qui font pléthore ont un réel intérêt. Sans doute parce que la plupart font écho aux reality-shows de la télévision plus qu’à la littérature à l’œuvre. Et sur ce terrain, je rejoindrai aisément le qualificatif « d’ennui bourgeois » à ces pratiques abusives.

Il en va de même pour les pratiques Internet et la multiplication des blogs personnels (particulièrement ceux des « écritures/expositions de soi », cf  Anne Cauquelin). Tout d’abord parce qu’ils ne prétendent pas tous faire œuvre, que leur finalité peut revêtir plusieurs aspects. Mais quelque chose semble relier toutes ces pratiques ou presque (principe de précaution), la solitude postmoderne, ou néo-moderne. Je ne sais plus exactement où nous en sommes arrivés dans les dégradations de notre espérance envers la modernité…

La solitude, je m’en rends compte avec le recul de 5 ans maintenant, a été finalement le sujet qui nous réunis dans le collectif Pandora’s Box. Chacun d’entres-nous en parlant à sa façon (n:corama ne parle que de ça). A priori je me sentais peut-être la plus éloignée de cette problématique à l’œuvre dans le réseau parce que j’étais celle qui traitait le plus directement du récit, et donc de la fiction.

Quand il faut que j’argumente mes choix sur la nature des médias que j’injecte dans mon travail, je dois parler de l’intimité, du quotidien, de la part autobiographique de mes sujets autant sur le fond que sur la forme. C’est le jeu… Il y a donc toujours un « à posteriori » à ces arguments qui ne revêtent aucun caractère conscient stricto sensu au moment où cela se décide.
Si je ne peux nier qu’une partie de mon histoire intime est à l’origine de ce choix, la raison qui a primé est très pragmatique.
Le temps que je pouvais accorder à mon travail personnel et artistique était sans cesse découpé, tronçonné, mâché par les impératifs de la vraie vie : vie de famille, enfants, travail alimentaire…Or, il m’est apparu évident que la discontinuité lésait gravement la qualité de ce que je commençais, et que je ne terminais jamais parce que j’en perdais systématiquement le fil et par conséquent le désir.
S’est imposé à moi un constat : soit j’abandonnais totalement mes ambitions, soit je devais m’adapter, trouver le moyen d’être immergée dans mon sujet tout en assumant le « reste ». Je me suis donc organisée avec ce qu’il y avait autour de moi. J’ai commencé à saisir des cut-up de ce quotidien, à regarder ma vie telle qu’elle se déroulait sous mes yeux, essayant d’y saisir les émotions que je ne pouvais matériellement pas « sublimer » par un travail dans la continuité.
Il s’agissait là d’accumuler des traces, du matériel sensible : saisies aléatoires, intuitives, ou sous-tendues par un sens et un objet bien déterminés.
Il se trouve que les techniques de saisie des images se sont merveilleusement allégées quand cette solution s’est imposée à moi. C’était le début des appareils numériques grand public, les logiciels de traitement de l’image ainsi que les ordinateurs personnels qui arrivaient à des puissances et des coûts accessibles.
C’est à partir de là que j’ai pu me construire une concentration, une direction concrète et active dans mon travail.
Je peux revenir à mes interrogations du début : ce n’est pas donc pas l’ennui bourgeois, le défaut d’imaginaire, ou les tentations de m’essayer à un genre qui m’ont fait emprunter la voie de l’autobiographie. C’était un chemin possible, comme un autre : celui-là était à ma portée.

Je peux maintenant revenir à la notion de solitude.

Il y a cette solitude choisie, chérie, préparée, attendue indispensable à toute concentration et production artistique pour le temps de sa « gestation ». Celle qu’il faut pour se préparer du vocabulaire et l’assembler dans une forme.
Et puis il y a celle du coureur de fond…

Je m’aperçois aujourd’hui, je dois le constater, que je suis obligée de travailler seule alors que j’aurai plutôt envie maintenant de trouver des collaborations, de les provoquer.
Je suis contrainte d’admettre que je n’arrive pas à réunir le peu d’argent qui serait nécessaire pour engager mes projets. Les mettre à l’épreuve de l’action.
Je me retrouve donc à devoir jouer moi-même des rôles que j’aimerai voir incarner par un apport humain et artistique extérieur.  
Si je veux pouvoir raconter ce que j’ai à raconter, il faudra que je me débrouille avec la pauvreté de mes moyens et que j’en fasse si possible une richesse.
Solitude contrainte donc, signe des temps.

L’énergie est assez monstrueuse pour ne pas tomber dans les travers de l’onanisme lorsque l’on se prête soi-même comme matière vivante à son travail. Très fatigant.
Il faut se cacher en étant impudique, se montrer tel que l’on est tout en s’inventant un personnage qui aura une grandeur ou une déchéance que l’on ne possède pas, simple quidam que l’on est.
Outre la méconnaissance à la fois du public et des autorités des arts dits numériques (tout du moins dans leurs formes les moins absorbables par l’industrie culturelle de masse), il faut reconnaitre un fait quasi-constitutif de ces formes artistiques.
Si les nouvelles technologies, comme je l’ai décrit plus haut apportent une autonomie appréciable et par certains aspects libératrice, elles apportent aussi en contrepartie l’isolement. Chacun sa bulle, chacun son monde. La démocratisation des canaux de diffusion Internet multiplie l’offre et la plupart des œuvres restent illisibles dans cette jungle. Pour être « vu » il faut déployer encore plus d’énergie pour communiquer ce qui est un paradoxe : en somme, plus nous communiquons et moins nous communiquons…
Ce phénomène n’est pas propre aux artistes, il est à mon sens commun aux utilisateurs du Web. Pour simplifier : c’est le système Google. Le choix du plus grand nombre fait loi : les pages les plus consultées sont les plus consultées et répondent aux critères de pertinence de la recherche.

Dans cet espace de réflexions partagées au sein de Pandora’s Box, nous sommes arrivés à des conclusions convergentes. Sans abandonner loin de là nos recherches exploratoires sur le Web et les NTIC, nous ménageons des temps de rencontres « live », où nous nous retrouvons avec un public concret, en attente, en un mot vivant pour mettre en scène ces mêmes questions sous d’autres formes.
La question des temporalités du vécu est au cœur de nos sujets. Fuites, reconstructions de temps virtuels et illusoires( ?), déperditions tout autant que véritables expériences fondatrices ? Temps que nous n’arrivons plus à partager avec ce décalage parfois si dérangeant de la perception de l’autre, que l’on peut imaginer à volonté, qui se laisse imaginer…sans jamais éprouver la nécessité de la contradiction, du conflit.

A toutes fins utiles et pour conclure, je voudrais émettre une précaution d’usage à mes œuvres : le « je » potentiel qui peut y être lu assume sa subjectivité, mais qu’on ne se méprenne pas : il est fictif, il ment et transforme. J’ai pris mes distances avec mon « je » qui est devenu prétexte.
Mes prétextes préférés sont d’interroger la mémoire, ses failles, l’espace du temps et ses insaisissables traces, le corps (corporéité, incarnation), nos rapports avec la technologie, les images, les projections et les fantasmes réalisés dans ce cadre et ses perversions, les relations humaines…