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[1][2]Le conte de fée : du collectif vers l’individu ?
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[3]Analyse du conte "Les six cygnes" >>


Les contes de fée étaient des récits qui se déplaçaient dans les communautés sociales et étaient sujets à interprétations et inventions en s’adaptant aux problèmes d’actualité dans cette communauté.
Ils avaient en leur temps mission de mettre en garde de certaines perversions ou tensions qui s’y jouaient. Ils étaient pour la plupart dédiés non comme on le pense actuellement pour les enfants, mais pour un public d’adolescent.
« Une affaire de famille :
Ces affaires de famille exposent les tensions fondamentales et radicales qui existent entre leurs membres. Elles tournent autour de questions de l’identité, de la sexualité et de la propriété. Ainsi, au gré des contes, des parents abandonnent leur progéniture, la dévorent, se sentent menacés ou, au contraire, attirés par eux dans de tentations incestueuses. Des couples se défont, se reconstruisent ou se modifient après de véritables épreuves initiatiques. Des fratries se déchirent, sont mises en concurrence ou sont la proie de malédictions complexes. Héroïnes et héros de basse extraction autant que filles et fils de rois connaissent de multiples aventures, dont le dénouement obligé conduit vers un « happy end » avec en perspective un royaume et beaucoup d’enfants.
Tous ces thèmes laissent croire que le conte de fées n’est pas destiné aux petits enfants pour leur apprendre que le feu brûle, mais bien aux adolescents qui, de tout temps, encombrent les communautés rurales et posent le problème de leur statut et de leur intégration : adultes non mariés, géniteurs potentiels mais dépourvus de bien ou d’autorité, fratries en rivalité pour la reprise de l’exploitation familiale, célibataires cherchant de partenaires jusque dans les couples mariés…tous adultes potentiels en quête d’une reconnaissance et d’un destin. Les histoires de contes sont donc de véritables « exempla » de la vie familiale et du passage de l’enfance à l’adolescence. Plus généralement, ils reflètent l’existence humaine et son rapport au temps, c'est-à-dire à la mort, par la mise en scène de la vieillesse et de la succession de générations. (…) » Extrait des textes accompagnant l’exposition de la Bibliothèque Nationale sur les contes de fées.
Si on étudie les modes de transmission de ces récits, ils étaient à la charge d’un conteur (libre de ses improvisions) qui l’exposait à une communauté. Les matériaux proposés dans l’histoire étaient reçus et «exploités» ensuite par les individus qui y trouvaient éventuellement des schémas de résolution de leurs problèmes ou tensions personnelles.


De l’oralité vers l’écrit, déperdition des transformations

Figés dans l’écrit, ces récits ont perdu leur capacité de métamorphose et de variation dans le temps.
La version des frères Grimm est celle que j’ai retenue pour travailler. En effet, les versions ultérieures sont plus travaillées (celle d’Andersen notamment) et perdent l’essence de l’histoire (la mythographie) pour la diluer dans d’autres propos.
Le travail des frères Grimm fut un travail minutieux et savant de transcription du répertoire oral des histoires (contes populaires) vers l’écrit. Les six cygnes, tel que ce conte nous est légué par les frères Grimm, ne s’embarrasse pas d’affect particulier, ni de narration descriptive des sentiments des personnages, pas plus qu’il ne s’attarde sur les lieux ou décors. Les protagonistes sont anonymes et interchangeables, sans individuation (pas de prénom), représentants d’une entité plus vaste (un roi, des enfants, une femme, une fille…).

Ainsi, l’histoire est bâtie en miroir : les deux premiers chapitres mettent en place une histoire (la problématique), les deux derniers la répètent avec une issue différente (la résolution). Il est donc très intéressant de ce point de vue de traiter chaque personnage du conte comme étant le même dans sa catégorie mais sous ses multiples états : un homme (les deux rois et les garçons-cygnes, une femme (de la sorcière en passant par sa fille, puis la petite fille, la jeune femme et sa belle mère…).
La narration ne se préoccupe pas de vraisemblance : à bien des égards les articulations sont dénuées de cohérence mais font place en revanche à une très grande richesse symbolique dès que ces « incongruités » apparaissent.
Dans la préservation de ses valeurs symboliques brutes, cette version permet le mieux cette possibilité d’identification et de transformation imaginaire du récit.
« Une affaire de famille :
Belle princesse accablée par un sort funeste, prince charmant métamorphosé en oiseau, adolescente martyrisée par sa marâtre, cadet mal aimé par sa famille ou petit enfant abandonné par ses parents, les héros de contes peuvent être comparés à ces figures de cartes, dénuées de toute épaisseur, tels le roi et la reine de cœur qu’Alice rencontre au Pays de Merveilles. Ce sont de « êtres de papier » selon la formule de Roland Barthes autant que « des fonctionnaires de l’intrigue » d’après Claude Brémont. Chacun peut ainsi les imaginer à sa guise et leur variété même permet de s’identifier librement. (…) ». Extrait des textes accompagnant l’exposition de la bibliothèque Nationale sur les contes de fée


--> 66gnes ne cherche pas à restituer le conte dans sa version originale. Comme toute adaptation, l’œuvre s’approprie la structure de l’histoire avec liberté mais non sans rigueur. Seule subsiste la trame dramaturgique, les obstacles, transformations et résolutions que subissent les personnages.